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Le Petit Chaperon

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LE PETIT CHAPERON

 

 

Il y avait deux mondes : celui qu’on dit, celui qu’on fait…

 

Et la bête à l’œil sombre sommeillait. Dans un bois enchanté, disait-on. Elle, elle ne l’avait jamais vu. Elle cueillait des fruits dans le bois : des fruits rouges, des fraises sauvages pour sa mère. Elles en feraient des confitures qu’elles vendraient au marché.

 

Et la bête à l’œil sombre sommeillait. Il fallut une tâche ; de mûre ou de fraise ; à la blancheur de l’aubépine, pour éveiller la bête. Une tâche rouge au seuil de la nuit pour éveiller sa faim. Quand la fillette aux lèvres lisses, au teint de rose, fit gicler le sucre tendre entre ses doigts. Une goutte, une seule avait suffit. Une goutte avait précipité la nuit sur la clairière en fleur. Et tous les arbres, toutes les fleurs avaient secoué leurs pollens à l’équinoxe printanier.

 

La bête avait ouvert un œil, un œil de braise sur une frêle silhouette, qui tremblante, fuyait vers l’allée du bois charmant. Elle ne fermerait plus cet œil… du moins, pas encore.

 

On l’avait pourtant prévenue, la petite : le loup est dans le bois.

-         Ne t’éloigne pas trop ! Ne va pas au-delà de l’allée du bois charmant !

Elle riait aux menaces des grands. Mais le soir, au premier cri de la forêt qui perçait le silence, elle tremblait, jetant un regard terrifié par la lucarne de sa chambre. Des ombres s’agitaient dehors… Il ferait bientôt jour, se disait-elle, et elle rirait encore aux menaces des grands.

 

Elle venait d’avoir douze ans et voulait marcher seule sur les tapis de mousse. Elle venait d’avoir douze ans, pas plus… plus jamais… Elle n’aimait plus les confitures : soit trop sucrées, soit  pas assez. Et ni la fraise et ni les mûres n’avaient le parfum désiré.

 

La bête garde l’œil ouvert et connaît le parfum de toutes les épices… elle sait… elle a faim.

 

            On connaît cette histoire, on en connaît la fin. Sait-on pourquoi ? Sait-on seulement pourquoi, une goutte, une toute petite goutte sur un pétale blanc, fait trembler la forêt depuis le premier fruit que la fleur a donné ?

Notre petit chaperon n’en sait rien, ni sa mère, ni son père qu’elle n’a jamais connu. Mais tous ont faim, et ça non plus, ils ne savent pas pourquoi.

 

On dit que la bête sait, elle, et qu’elle connaît le goût de toutes les confitures et de toutes les fleurs et de tous les poisons.

 

            Il ne fallut pas plus d’un sommeil à la jeune fillette pour apaiser son et attiser sa peur. Déjà, la mousse des allées la menait à la bête. Elle cueillait encore, de ci, delà, un fruit mûr, une feuille, une fraise trop verte, une chenille poilue… elle riait. Le vent soulevait sa robe pour lui chatouiller les cuisses. Elle était au bois charmant à la belle saison, au paradis d’ivresse. Et les oiseaux de toute part chantaient dans les buissons… ils s’affairaient. Le petit chaperon abandonna son panier au tronc d’un très vieux chêne à la mine sévère et, lui ria au nez. Elle courrait dans la clairière, quand des mots étrangers vinrent agiter ses lèvres. Elle chantait avec le vent et les oiseaux revenus. Elle se laissa tomber sur les fesses, les pieds dans le ruisseau, et sa bouche, et ses joues, tout contre l’aubépine. Une goutte…

Une goutte de sang à la blancheur de la fleur, une goutte de sang par l’épine du bois soutirée, avait suffit pour éclairer la nuit où la bête attendait. Et les deux yeux ouverts, la bête s’éveillait. Et la nuit recouvrait la clairière, et les oiseaux des bois un à un se taisaient.

Un frisson des pieds à la tête. Et l’eau du ruisseau gelait, l’hiver revenait-il ? Elle courut, affolé, et le vieux chêne riait, et tous les arbres, toutes les fleurs secouaient leur pollen. Il ferait nuit bientôt. Elle avait oublié son panier.

 

            Il y eut un orage cette nuit, et la forêt gémissait aux claquements du tonnerre. Le petit chaperon, blessé, tremblait plus fort qu’hier. Une joue s’était colorée de rouge, et sur l’autre glissait une larme. Elle ne savait pas, ne comprenait pas, et les ombres dehors la sifflaient. Cette nuit, elle ne trouva pas le sommeil et, quand au matin les grands voulurent lui dire… elle leur ria au nez.

Elle avait perdu son panier !

Sa mère maintenant savait et se tut quand elle lui donna son panier avec un pot de confiture et du beurre à porter à mère-grand.

 

            Ce que le chaperon ne fit pas, on le sait… elle avait retrouvé la mousse des allées. Et les oiseaux comme à l’accoutumée la suivaient, le vent la poussait… tous chantaient de cette langue qui ne se dit pas, de cette langue qu’on devine, née de la matière et du feu. Tous chantaient !

 

            Mais l’allée du bois charmant ne menait plus à la clairière, et les oiseaux avaient dévoré les fruits, et toutes les fleurs s’étaient fanées. Le chaperon ; tremblant ; le panier rempli des richesses amassées, ne riait plus ; même au nez du vieux chêne qui lui jetait ses glands. Elle entendait craquer sous ses pieds enfantins les feuilles mortes des allées. Et tous les arbres, toutes les plantes après la chaleur de l’été, n’avaient plus de pollen à jeter à l’équinoxe de l’automne.

Près du ruisseau asséché, où même la source a tari, la bête à l’œil de braise attend.

Elle avance, tremblante.

Elle la rejoint pour étancher sa soif.

Le bois charmant s’est tu.

La bête accomplit sa tâche.

Le petit chaperon, Rouge, sur sa robe voit un flocon blanc se poser.

Elle referme les yeux dans l’ombre du sommeil.

 

Tout est accompli.