d’autres et de « moi »…

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Le Petit Poucet

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Il jetait des cailloux à la surface de l’eau.

 

            Il jetait des cailloux, devant, pour tracer son chemin.

 

            De la ville au désert, en traversant les mers, il traçait son chemin.

 

            Aux passants dans les rues, il jetait des cailloux.

 

            A la belle en Espagne, qui lui fit les yeux doux, il jeta des cailloux.

 

            A la face des hommes, et noirs, et blancs, il jetait des cailloux.

 

            Il traçait son chemin, seul.

 

            Alors, le prêtre vint, il prêcha la « Parole » et l’amour du dieu mort. Le prêtre souriait, il lui jeta des pierres pour bâtir une Eglise ; et le prêtre les prit, en plein visage, en pleine bouche. Il ramassa ses dents, poursuivi son chemin.

 

            Partout où il passait, il jetait des cailloux, toujours plus loin. Et la renommée précédait ses pas, toujours plus rapide et plus loin. Et partout, l’on disait du semeur de cailloux, qu’il parcourait la terre, et que nul homme au monde ne saurait l’arrêter.

 

            Alors les gens revenaient sur ses pas ; on cherchait les cailloux. Au début, on les trouvait proches les uns des autres, à quelques mètres d’intervalle. Puis plus éloignés.

Il parcourait la terre en bonds de géant. Et tous recherchaient les pierres du semeur à sept lieues.

 

Il enjambait les mers, les villes et les montagnes, précédé du fracas des pierres quand elles frappent le sol.

 

            Parfois, un inconnu de quelconque contrée croisait le chemin d’un de ses projectiles et tombait foudroyé, sur le sol allongé, et la pierre incrustée à son front narguait les cieux ; et le géant venait sans voir sa victime, il trouvait un caillou qu’il lançait loin devant et reprenait sa route. Rien, non rien ne pouvait l’arrêter. Et partout sur ses pas, une foule bêlant fouillait dans tous les recoins pour y trouver la pierre, objet de convoitise : le caillou précieux.

 

            L’humanité s’interrogeait. On le disait cruel, ou bien maudit, voir providentiel.

 

            Et tous voulaient connaître ce Dieu marchant. Etait-il né d’ici ou d’un autre horizon ?

 

            Alors des plus hauts dirigeants de tous les continents décidèrent de se rencontrer. Des hommes politiques et des religieux et même des marchands fortunés s’unirent dans un seul but : comprendre.

Quel parti, quelle foi et quelle richesse possédait cet homme-là ?

On s’affronta, chacun y allait de ses désirs, et nuls ne savaient se mettre d’accord. Tour à tour, il était catholique libéral, ou riche milliardaire en voyage d’affaire.

Rien à faire, on ne s’y trouvait plus et la querelle des penseurs grondait, et la foule s’impatientait.

On fit alors venir le curé et la belle espagnole – les deux défigurés – seuls à l’avoir rencontré. Tout ce qu’ils surent dire, c’est qu’il n’avait rien dit, qu’il les avait seulement lapidé d’une pierre en plein visage.

Des maîtres en psychologie, philosophie et de toutes les sciences furent invités à interpréter ces faits.

Après de longs mois, ils conclurent leurs débats sur un accord commun. Enfin !

 

            L’homme aux pas de géant avait boudé, et la belle et l’Eglise. C’est donc qu’il n’aimait ni la chair, ni l’esprit.

 

            On n’en saurait pas plus. Toujours est-il que les pierres continuaient à fleurirent à la surface de la terre. Et que la foule plus nombreuse s’amassait à la recherche des météorites.

 

            Les marchands décidèrent d’acheter et revendre à prix d’or les cailloux du marcheur.

 

Et le curé et l’espagnole firent fortune de la pierre maudite qui les avait frappé. Alors le curé se défroqua pour épouser l’espagnole, ils jouèrent à la bourse, devinrent très célèbres, tour à tours chanteurs, acteurs ; le richissime couple faisait la une de toute la presse. Partout on les enviait.

 

On dit que des chercheurs de pierre avait un autre rêve : retrouver le marcheur pour être à leur tour lapidés. Si l’élu n’y survivait pas, il rendrait riches ses parents.

 

On vit aussi fleurir de partout, des vendeurs de fausses reliques. Seulement voilà, comment identifier les pierres inconnues ?

Les marchands décidèrent de nommer, pour effectuer cette tâche, de très hauts médiums spirites, seuls capables de palper l’insondable.

Les pierres se vendaient plus chères encore, estampillées conformes en chair et en esprit. Dans des boites – or massif – on conservait la pierre devenue plus précieuse que son emballage.

 

            Lui continuait sa marche de pas de géant. Parfois, il s’arrêtait au sommet de la terre et regardait le monde. Le temps de prendre un autre roc, qu’il jetait à la face du ciel bleu… il reprenait sa marche. Avait-elle un but ?

 

            Et la planète chaque jour devenait plus folle.

 

            Quand le curé défroqué et l’espagnole défigurée s’autoproclamèrent rois des rois, tous acclamèrent la venue d’une ère des plus belles. Et la lumière de demain serait à l’exemple des amoureux : de celui qui avait su, et renier son dieu, et se nommer de droit divin, et d’une hispanique répudiée par le marcheur solitaire.

De par tout le monde on célébrait des mariages d’amour ; avec aux doigts, des fragments des cailloux précieux de celui qu’on ignorait.

Enfin était venue la paix des peuples dans la communion de l’amour ignorant.

Du moment qu’on avait un fragment de caillou, on mariait et le vieillard et l’enfant pour saluer la paix. Et même si le Dieu promeneur solitaire s’était alors arrêté quelques années sans jeter une pierre, plus rien n’aurait su troubler l’ordre de la paix.

Les marchands, en effet, fabriqueraient des pierres estampillées par les médiums et bénies du couple saint.

 

            Cela, le promeneur s’en moquait. Il continuait toujours et toujours son périple au hasard du lancé des cailloux : des pierres toujours plus grandes, des morceaux arrachés aux montagnes.

 

            Seulement, advint le jour où l’un de ses rocs retomba sur la ville, quelque part sur terre. Et sa chute détruisit toute la cité que l’homme avait bâtie. Tous périrent !

Alors, de tout le globe s’élevèrent des cris, des pleurs ; la colère grondait contre le Dieu marcheur.

Qu’il fauche, ça et là, un passant, n’avait jamais dérangé, mais qu’il mette en danger tout le grand édifice qu’il avait pu créer, on ne pouvait l’accepter.

 

            Le roi et la reine en décidèrent ainsi : il fallait tuer Dieu.

 

            Alors, partout dans le vacarme de l’humanité, on entendait ces mots : il fallait tuer Dieu, il fallait tuer Dieu.

On construisait les tours qui traversaient les nuages, partout sur la terre, les yeux fixés vers l’horizon, les tours à l’affût du mauvais Dieu.

Une armée se leva, au premier coup de tonnerre d’un roc frappant la terre. On avait trouvé Dieu ! Il fallait maintenant l’abattre.

Et par milliers, les soldats croisèrent le géant, sans arrêter sa marche. Il arracha la tête d’un volcan, la jeta sur tout le bataillon, et la terre tremblait : tous périrent.

Dieu était en colère, guerre à Dieu !

On avait pas encore pu compter tous les morts, quand s’éleva géant un canon titanesque. Jamais l’homme à lui seul n’avait construit telle œuvre. Et le roi et la reine bénirent l’armada, on allait tuer Dieu. Guerre à Dieu !

 

            Une des hautes tours sonna dans l’infini, il marchait maintenant vers l’Est ; on allait tuer Dieu.

Un seul tir suffirait, on avait chargé le canon de pierres bénites. Et les marchands se frottant les mains se réjouissaient. Et tout le peuple réuni criait à l’unisson qu’on allait tuer Dieu.

La détonation souleva la poussière, et la bombe déchirait déjà les cieux, et les hommes tremblant ne savait qui prier : quel dieu ? Celui qu’on allait tuer ?!

 

            Là-bas, vers l’Est, le promeneur qui s’était baissé pour prendre son caillou, vit rugir sur lui une pierre géante. Il sourit avant de s’effondrer au sol.

L’homme qui autrefois ramassait des cailloux pour les lancer à la face du monde. Sans autre but que d’avancer. Le petit Poucet devenu géant venait de s’éteindre, écraser par le poids de ses pierres.

Et toute l’humanité s’attroupait autour de lui. On le regardait, le géant pas plus grand qu’un homme, fait de chair, les yeux plantés vers les étoiles.

 

            Avait-on tué Dieu ?

            Il fallait s’en assurer.

 

            L’espagnole en était sûre, mais le curé bien moins : Dieu ne pouvait selon lui succomber aussi vite.

Et les hommes, et les femmes, et les enfants se disputèrent.

On vit un tout jeune homme jeter à la face de son père un caillou et des femmes se lapider.

L’humanité avait fait munition des pierres ramassées, achetées à pris d’or.

Pour certains, reliques sans valeur, ils pouvaient les cracher à la face de l’ennemi. Pour d’autres, saintes armes, ces pierres exterminaient l’impie.

 

            Et couché sur le dos, lui seul regardait l’infini.

 

            Avait-il trouvé Dieu ?